Bloc 2P

Le bloc 2P de la Ligne Chauvineau
Ligne Chauvineau, bloc 2P
Désigné par l'indicatif 2P, l'abri bétonné situé à Éragny au bas du Chemin de la Carrière à Pépin appartient à la ligne de défense de Paris construite en 1939/1940. Surnommée « ligne Chauvineau » d'après le nom du général qui commanda sa réalisation, elle devait permettre le repli des troupes et la défense de la capitale en cas d'échec de la célèbre « ligne Maginot » chargée de protéger les frontières de la France à l'est.
Naissance de la ligne Chauvineau
Première guerre moderne, la Première Guerre mondiale s'est essentiellement révélée une guerre de positions. Aux yeux du gouvernement et de l'état-major français, l'armée de manœuvre apparaît donc datée et c'est la fortification qui est désormais au cœur de la stratégie.
Pendant une douzaine d'années, des efforts et des fonds considérables sont consacrés à l'édification d'une impressionnante ligne de défense le long des frontières de la France avec la Belgique, le Luxembourg, l'Allemagne, la Suisse et l'Italie. C'est la célèbre ligne Maginot dont la devise est « On ne passe pas ».

Emblème des unités de la ligne Maginot,
représentant un canon pointant hors d'un créneau, surmonté par une tourelle,
le tout couronné par la devise « On ne passe pas » héritée de la Première Guerre mondiale.
Après coup, la Commission d’études de la défense nationale s'avise tout de même du fait que Paris n'est jamais qu'à 400 km à vol d’oiseau du Rhin. Aussi serait-il judicieux de prévoir un système de défense secondaire pour protéger la capitale si, par impossible, l'ennemi parvenait tout de même à passer l'infranchissable ligne Maginot.
Même si les études commencent dès le début des années 30, le projet n'est pas considéré prioritaire et la mise en chantier est différée tant qu'aucune menace concrète ne se précise. À mesure que le temps passe et que la situation internationale se dégrade, on réalise que l'entreprise réclamerait des sommes non négligeables et d'importantes ressources en hommes pour tenir les positions. Il faut revoir la copie à l'économie. Le tracé est redessiné plusieurs fois au cours des années 30, passant graduellement de 250 km à finalement 130 km. L'objectif est également devenu moins ambitieux et ne vise plus désormais qu'à contrecarrer une hypothétique avancée de blindés sur la capitale.
La construction ne démarre finalement sous la direction du général Louis Chauvineau que début septembre 1939, au moment où la France entre officiellement en guerre. La ligne est donc édifiée en toute hâte, avec des moyens réduits et des personnels non qualifiés…
Louis Chauvineau
Né à Loudun en 1874, Louis Chauvineau intègre Polytechnique en 1895 et se spécialise dans le génie et les fortifications avant de gravir les échelons dans l'état-major. Il sert notamment sous les ordres du général Pétain pendant la Première Guerre mondiale. En 1916, il est reconnu pour sa contribution remarquable à l'organisation des défenses de Verdun et reçoit la Légion d'honneur (dont il deviendra plus tard commandeur). Il prend part à toutes les grandes batailles dont celles de la Somme en 1916 et du Chemin des Dames en 1917.

Très bien noté et décoré à de multiples reprises, il devient en 1919 professeur du cours de fortification à l'École de Guerre et enseignera à Juin, de Gaulle, ou de Lattre de Tassigny. Au cours des années 1930, il mène une étude qu'il publie en mars 1939 sous le titre Une invasion est-elle encore possible ? Celle-ci sera fortement controversée, possiblement en raison de sa préface signée du maréchal Pétain, et dont le texte court-circuite et contredit le contenu du livre.
Au début de la Seconde Guerre mondiale, Louis Chauvineau est rappelé pour exercer le commandement du génie de la région de Paris. C'est dans ce cadre que, durant la « drôle de guerre », il supervise les travaux de la ligne de défense de Paris à laquelle il laissera son nom.
Structure de la ligne de défense
Les travaux démarrent tardivement en septembre 1939. Il faut faire au plus vite et à bas coût, d'où la mise en place d'une ligne discontinue d'édicules et de dispositifs légers.
Bien que les travaux comportent une large part d'improvisation sur le terrain, un catalogue de modèles types a été prévu : il s'agit de standardiser les constructions et donc de simplifier leur réalisation par une main-d’œuvre militaire non spécialisée.
La ligne Chauvineau comporte :
- Des fossés antichars (juste au nord de l'usine de traitement des eaux de Neuville, les vues aériennes montrent encore la trace de l'un d'eux sabrer un champ en diagonale).
- Des fossés antichars clayonnés.
- Des abris bétonnés ou « blocs » (plus de 250, dont une dizaine encore existants sur Conflans, Neuville et Éragny, notamment le bloc 2P).
- Des barrages routiers par tétraèdres en béton.
- Des inondations dans la vallée de la Nonette pour stopper l'avancée ennemie.
- Des destructions d'ouvrages par explosifs.
- Des projecteurs pour permettre des tirs de nuit en cas d’attaque nocturne.
Le souci d'économie mais aussi d'efficacité conduit à s'appuyer au maximum sur les obstacles naturels (lisières de bois et forêts, cours d’eau, villages). Le bloc 2P d'Éragny verrouille ainsi l'extrémité sud de la commune en appui de l'obstacle constitué par l'Oise. Il rend le franchissement de celle-ci plus difficile, et est lui-même adossé à une falaise abrupte et dissimulé dans la végétation.
La conception de la ligne de défense sous forme d'ouvrages légers et clairsemés rend celle-ci moins repérable. Contrairement à la ligne Maginot, il n'y a pas de grosse casemate sur laquelle l'ennemi pourrait concentrer les tirs.

Contrairement aux ouvrages très élaborés de la ligne Maginot dont certains sont de véritables casernes souterraines, les blocs Chauvineau sont de minuscules abris qui peuvent tout juste loger leurs servants en leur offrant une protection minimale. Chaque type de bloc est conçu pour un type d'arme spécifique mais n'en est pas équipé : les troupes d'infanterie sont censées apporter avec elles l'armement ad hoc.
Structure du bloc 2P
Le bloc 2P est un bloc de type 6 : sa structure est conçue pour une mitrailleuse Hotchkiss modèle 1914.
Ses dimensions sont très modestes, sachant qu'il est censé contenir la mitrailleuse ainsi que ses servants (en théorie une équipe de 3 à 6 soldats !). C'est la même porte qui sert pour le passage des hommes, de l'arme, des munitions et des équipements divers.

À l'intérieur sous l'embrasure, on remarque des encoches prévues pour caler les pattes du trépied de la mitrailleuse et assurer sa stabilité.
À l'extérieur, l'embrasure est entourée de structures en escalier horizontales et verticales : les « redans ». Systématiquement utilisés dans les fortifications bétonnées du XXème siècle, ils permettent, en cas de tir direct dirigé vers l'ouverture, de disperser les éclats en les faisant rebondir vers l'extérieur au lieu de les canaliser vers l'intérieur comme le feraient des parois lisses. Bien que les redans soient rarement observés dans les forteresses plus anciennes, leur principe était pourtant connu et fut utilisé dès le Moyen Âge.
En observant attentivement, on peut même deviner autour de l'ouverture les vestiges rouillés d'une « trémie » : un chemisage métallique épousant les contours de l'embrasure et destiné à obturer au maximum l'ouverture pour ne laisser que l'espace strictement nécessaire au passage du canon et à la visée, afin d'offrir une protection supplémentaire aux occupants.
Certains blocs, dont le bloc 2P, possédaient des crochets pour fixer des filets de camouflage. Ils pouvaient même être peints ou garnis de pierres pour mieux se fondre dans le décor, tel le bloc 2B de Neuville (ci-dessous).

En raison de l'implantation du poste de transfert des eaux usées en 2011, le bloc 2P n'a plus vue directe sur l'Oise dont il surveillait le méandre en direction du hameau de Ham. Si la distance relativement importante qui le sépare de la berge rendait sa présence insoupçonnable depuis la rivière, il n'en constituait pas moins une menace redoutable grâce à la portée de 4,5 km de la mitrailleuse Hotchkiss, qui lui aurait largement permis « d'arroser » le méandre et la rive opposée…
La mitrailleuse Hotchkiss
La mitrailleuse Hotchkisse Modèle 1914 (couramment abrégé en « Mle 1914 ») fut la mitrailleuse la plus produite durant la Grande Guerre. Elle est l'aboutissement d'une série d'améliorations apportées à une arme dont la conception initiale remonte aux années 1890, sur la base d'un brevet d'arme automatique acheté en 1893 à un capitaine austro-hongrois par la firme Hotchkiss.
Excellente mitrailleuse pour son époque, elle fut non seulement la plus utilisée par l'armée française durant la Première Guerre mondiale, mais servit également dans les colonies (Afrique, Indochine) et fut même employée par les troupes américaines.

À l'aube de la Seconde Guerre mondiale, le modèle est néanmoins largement dépassé, mais l'armée ne s'est pas mise à jour entretemps et ne possède pas de mitrailleuse lourde plus moderne.
Malgré son poids de 25 kg (et 24 kg de plus pour le trépied !) ainsi que certains inconvénients dus à sa technologie datée, l'arme reste appréciée pour sa robustesse, sa fiabilité et sa précision. Grâce à la simplicité de sa conception, elle est en outre facile et rapide à démonter, comme en atteste la vidéo ci-dessous.
https://www.youtube.com/watch?v=imRGWfGYe1c
Sa portée dépend du type de projectiles utilisés et est élevée jusqu'à 4,5 km en 1932 grâce aux munitions modèle 1932 N. À l'emplacement qu'il occupe, le bloc 2P peut donc facilement couvrir le méandre aval de l'Oise et la plaine maraîchère de Cergy.
La ligne Chauvineau et les combats
En mai 1940, passant par le massif des Ardennes en Belgique, l'Allemagne envahit la France à Sedan. C'est l'endroit même où s'arrête la ligne Maginot, et où les troupes françaises ne sont constituées que de réservistes mal armés et sous-équipés. Il suffit de cinq jours aux forces allemandes pour transpercer un front que les stratèges français, forts des souvenirs de la Grande Guerre, jugeaient inviolable. C'est la Débâcle.
Les troupes qui prennent position en juin sur la ligne Chauvineau sont fortement impactées par ce contexte de déroute. Beaucoup ont perdu leur matériel en chemin et sont désorganisées. La destruction des ponts a lieu in extremis alors que les Allemands sont sur le point d'arriver, parfois même sous le feu des avant-gardes ennemies.
Les combats se concentrent sur L'Isle-Adam, Ormoy-Villers et Rosières. Malgré la farouche résistance des soldats français qui font face avec vaillance aux assauts répétés de l'adversaire du 10 au 12 juin, au bout de trois jours la ligne est enfoncée et la route est libre jusqu'à Paris. Déclarée ville ouverte, la capitale tombe sans combat le 14 juin.
La ligne Chauvineau vers Éragny
Dernière fortification permanente française, la ligne Chauvineau n'a connu le feu des combats qu'en certains points précis. L'extrémité ouest qui s'étend sur Conflans, Neuville et Éragny a été épargnée, ce qui explique le nombre relativement important de blocs toujours existants (une dizaine, principalement sur Neuville) ainsi que leur bon état de conservation.
Construits par une main d'œuvre militaire non spécialisée, ils sont réalisés en suivant plus ou moins fidèlement des modèles types décrits dans un catalogue.
Les types les plus couramment rencontrés dans notre secteur sont les « boucliers » pour canon antichar de 25 mm (blocs de type 3 et 5) ou pour mitrailleuse Hotchkiss modèle 1914 (blocs de type 4). Le terme de « bouclier » fait référence à une construction trapézoïdale trapue, en général semi-enterrée, ne possédant pas de mur à l'arrière afin de pouvoir aisément y glisser un canon ou une mitrailleuse lourde sans avoir à les démonter (cf. http://lignechauvineau.free.fr/Type3.htm pour d'autres visuels).

Moins sommaire, le bloc 2P d'Éragny est un édifice clos (type 6) prévu pour accueillir une mitrailleuse Hotchkiss modèle 1914. Il possède un frère jumeau sur Neuville.
Les ouvrages les plus élaborés sur notre secteur sont deux mini-complexes souterrains pour mitrailleuse Hotchkiss modèle 1914, pourvus d'une tourelle circulaire au ras du sol (type 7) et situés sur des terrains privés.

Bibliographie
http://lignechauvineau.free.fr/
Maître Luger (YouTube) : https://www.youtube.com/watch?v=imRGWfGYe1c
Wikipédia
http://www.archeo-alpi-maritimi.com/
https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000001053/l-offensive-allemande-de-mai-1940-la-debacle-de-l-armee-francaise-et-l-exode.html

